Huit degrés, un crachin de novembre, une file de voitures qui s’arrête au feu. Vous posez le pied, vous expirez, et l’écran devient blanc en une seconde. Il faut relever la visière, prendre la pluie dans les yeux, repartir à tâtons. Tous les motards connaissent cette scène, et beaucoup finissent par rouler visière entrouverte tout l’hiver, faute de mieux.
La buée n’est pourtant pas une fatalité. C’est un phénomène physique simple, qui a des solutions éprouvées. Certaines sont redoutablement efficaces, d’autres relèvent du bricolage. Voici comment faire le tri.
Pourquoi la visière s’embue
Tout se joue entre deux températures. L’air que vous expirez sort des poumons chaud et chargé d’humidité. La visière, elle, est refroidie par l’air extérieur qui la balaie. Quand cette vapeur d’eau touche une surface plus froide que son point de rosée, elle se condense en microgouttelettes : c’est la buée.
Trois facteurs aggravent le phénomène :
| Facteur | Ce qui se passe | Quand c’est le pire |
|---|---|---|
| Écart de température | Plus la visière est froide, plus la condensation est rapide | Hiver, matinées d’automne, retour de soirée |
| Humidité de l’air | Un air déjà saturé ne peut plus absorber la vapeur | Pluie, brouillard, bord de mer |
| Absence de flux d’air | À l’arrêt, plus rien ne chasse l’air humide | Feux rouges, bouchons, péages |
C’est pour cela que la buée apparaît presque toujours à l’arrêt ou à basse vitesse. En roulant, la ventilation du casque renouvelle l’air intérieur. Dès que la vitesse tombe, l’haleine reste piégée contre l’écran.
Le Pinlock : la solution de référence
Si une seule solution mérite d’être retenue, c’est celle-là. Le Pinlock est une lentille souple fixée à l’intérieur de la visière, qui transforme l’écran en double vitrage. L’idée vient de Derek Arnold, un Anglais installé aux Pays-Bas comme distributeur de casques, qui s’est inspiré du principe d’isolation des fenêtres. La société Pinlock produit toujours ses lentilles aux Pays-Bas et équipe aujourd’hui l’essentiel des grandes marques : Shoei, Arai, AGV, Shark, HJC, Bell ou encore BMW.

Comment ça marche
Le système combine deux principes, détaillés par le fabricant :
- Une chambre d’air étanche. Un joint en silicone, sur tout le pourtour de la lentille, emprisonne une fine lame d’air entre la visière et l’insert. Cet air agit comme une barrière thermique : la face interne de la lentille reste proche de la température du casque, donc au-dessus du point de rosée.
- Une surface absorbante. Le matériau de la lentille capte les molécules d’eau quand l’air est humide, puis les relâche quand l’humidité baisse. Il encaisse les pics, typiquement l’expiration à l’arrêt.
La lentille est maintenue par deux picots fixés sur la visière. Ces picots sont excentriques : en les faisant pivoter, on règle la tension de la lentille et donc l’étanchéité du joint.
Pinlock 30, 70, 120 ou 200 : quelle différence ?
Le chiffre indique le niveau de résistance à la buée. Plus il est élevé, plus la lentille absorbe d’humidité avant de saturer. Pinlock affiche quatre niveaux sur son site officiel :
| Niveau | Usage visé par le fabricant | Particularités |
|---|---|---|
| Pinlock 30 | Ville, trajets courts | Lentille plus petite, une seule teinte, capacité d’absorption réduite |
| Pinlock 70 | Usage quotidien, balades | Spécifique à chaque visière, design MaxVision (champ de vision élargi) |
| Pinlock 120 | Routes exigeantes, météo difficile | Plus épaisse, matériau XLT à meilleure transmission lumineuse, MaxVision |
| Pinlock 200 | Conditions extrêmes | Niveau le plus élevé de la gamme, développé et testé en MotoGP |
Dans la pratique, le Pinlock 70 suffit à la grande majorité des motards qui roulent toute l’année. Le 120 se justifie pour ceux qui enchaînent les longs trajets sous la pluie, les rouleurs d’hiver et les voyageurs. Bonne nouvelle : sur beaucoup de casques à partir de 300 €, il est fourni d’origine. Notre guide des casques intégraux le considère d’ailleurs comme un critère de base à ce niveau de prix.
Pinlock propose aussi des lentilles teintées (jaune pour gagner en contraste par temps couvert, fumée foncée contre l’éblouissement) et une version photochromique, PrecisionTone, qui fonce avec la luminosité. La teinte fumée reste à proscrire de nuit.
Point important : toutes les visières n’acceptent pas le Pinlock. Il faut une visière avec picots, et une lentille spécifique au modèle. Les entrées de gamme sans picots ne peuvent pas recevoir de Pinlock après coup.
Bien poser et régler son Pinlock
Un Pinlock mal monté ne sert à rien, et c’est la cause numéro un des « Pinlock qui ne marchent pas ». La procédure prend deux minutes :
- Démonter la visière du casque, en suivant la notice. On travaille beaucoup mieux à plat.
- Nettoyer l’intérieur de la visière à l’eau tiède savonneuse, rincer, sécher avec une microfibre propre. Une poussière sous le joint suffit à créer une fuite.
- Retirer le film de protection de la lentille s’il y en a un. Oubli fréquent.
- Courber légèrement la lentille et engager un bord sous le premier picot, puis l’autre bord sous le second. Le côté avec le joint silicone vient contre la visière.
- Régler les picots excentriques jusqu’à ce que le joint soit plaqué sur tout le pourtour, sans déformer la lentille.
Le bon réglage se vérifie à l’œil : le joint doit apparaître uniformément écrasé contre la visière. Si des gouttelettes se forment entre la visière et la lentille, c’est que l’air humide s’infiltre dans la chambre : il faut augmenter la tension en tournant les picots. Si au contraire la lentille ondule ou déforme la vision, elle est trop tendue.
Entretien et durée de vie
La lentille Pinlock est fragile. Sa surface absorbante se raye au moindre frottement appuyé et n’aime ni l’eau ni les produits. On la dépoussière au chiffon sec et propre, avec délicatesse, comme nous le détaillons dans notre guide pour nettoyer et entretenir son casque moto.
Une lentille se remplace sans changer de visière. Les signes qui doivent alerter :
- joint silicone décollé, craquelé ou durci ;
- rayures dans l’axe de vision ;
- buée récurrente entre visière et lentille malgré un réglage correct des picots ;
- zones voilées qui ne disparaissent plus.
Après une sortie sous la pluie, laissez sécher le casque visière entrouverte à température ambiante, jamais sur un radiateur. La lentille relâchera l’humidité stockée et retrouvera toute sa capacité pour le lendemain.
Les autres solutions, de la plus utile à la plus douteuse
Le Pinlock règle l’essentiel du problème, mais il ne fait pas tout. Ces compléments font souvent la différence.
Ouvrir les aérations
Cela paraît évident, et pourtant beaucoup roulent l’hiver toutes ventilations fermées pour avoir moins froid. L’aération de mentonnière, en particulier, envoie de l’air directement sur la face interne de l’écran. C’est elle qui chasse la buée en roulant. Mieux vaut un tour de cou plus chaud et des aérations ouvertes qu’un casque hermétique et un écran opaque.
Le cran « ville » de la visière
La plupart des casques récents proposent un premier cran d’ouverture de quelques millimètres. En ville et dans les bouchons, il laisse entrer juste assez d’air pour éviter la condensation sans prendre la pluie dans les yeux. Un réflexe à prendre à chaque arrêt prolongé.
Le déflecteur de nez et la bavette
Le déflecteur de nez, souvent livré avec le casque et rangé au fond de la boîte, se clipse sous la mentonnière. Il dirige l’haleine vers le bas plutôt que vers l’écran. La bavette (ou jupe anti-remous) sous le menton limite les entrées d’air froid. Les deux ensemble réduisent nettement la buée à l’arrêt. Leur défaut : un peu moins d’air frais en été, d’où l’intérêt de pouvoir les retirer.
Les sprays et lingettes anti-buée
Ils déposent un film tensioactif qui étale l’eau en une couche transparente au lieu de gouttelettes. Ça dépanne, sur un casque sans picots par exemple, mais l’effet est temporaire et s’use vite sous la pluie. Surtout, ces produits ne doivent jamais toucher un Pinlock, et ils peuvent abîmer le traitement anti-buée appliqué en usine sur certains écrans. Lisez la notice du casque avant d’en appliquer.
Les fausses bonnes idées
- Le liquide vaisselle, la pomme de terre ou le dentifrice sur l’écran : vieux remèdes de garage qui laissent des traces et peuvent rayer ou attaquer les traitements de surface.
- Le tour de cou remonté sur le nez : il canalise souvent l’haleine vers le haut, droit sur l’écran. Il doit rester sous la mentonnière.
- Rouler visière grande ouverte : on règle la buée, mais on s’expose à la pluie, au froid et aux projections. Avec les lunettes, ça devient vite dangereux.
Le cas des porteurs de lunettes
C’est le profil le plus pénalisé. Le Pinlock protège la visière, pas les verres de lunettes, qui s’embuent à leur tour dès que l’air chaud remonte. Les solutions passent par la combinaison du déflecteur de nez, des aérations de mentonnière ouvertes et d’un traitement anti-buée sur les verres (lingettes dédiées ou traitement chez l’opticien). Le casque doit aussi être adapté : un intérieur avec des passages pour branches de lunettes évite de déplacer les verres vers les yeux. Notre guide pour choisir la taille de son casque aborde ce point à l’essayage.
Jet, modulable, intégral : tous égaux face à la buée ?
Pas tout à fait. Le casque jet, ouvert en bas, s’embue moins à l’arrêt puisque l’haleine s’échappe librement. En contrepartie, les grands écrans de jet ne sont pas tous compatibles Pinlock, et le visage reste exposé au froid. Le modulable, avec sa mentonnière articulée, offre plus de volume intérieur, ce qui laisse davantage d’air circuler, mais son joint de mentonnière peut laisser passer des courants d’air froid sur l’écran. Pour comparer les modèles, voir notre comparatif des casques modulables et celui des casques jet.
Côté homologation, le règlement ONU n°22, dont la version 22.06 encadre aujourd’hui les casques vendus en Europe, prévoit un essai optionnel de résistance à la buée pour les écrans. Le détail des exigences de la norme figure dans notre guide de l’ECE 22.06.
Tableau récapitulatif
| Solution | Efficacité | Coût | Limites |
|---|---|---|---|
| Pinlock 70 / 120 | Très élevée | Souvent fourni avec le casque | Visière à picots obligatoire, lentille fragile |
| Aérations de mentonnière ouvertes | Élevée en roulant | Gratuit | Inefficace à l’arrêt, plus de froid |
| Cran « ville » de la visière | Élevée à basse vitesse | Gratuit | Un peu de pluie peut entrer |
| Déflecteur de nez + bavette | Moyenne à élevée | Souvent fourni | Moins d’air frais en été |
| Spray ou lingette anti-buée | Moyenne et temporaire | Faible | À renouveler, incompatible Pinlock, risque pour certains traitements |
| Visière ouverte | Totale | Gratuit | Pluie, froid, projections, insécurité |
Le bon réglage pour l’hiver
Un Pinlock 70 ou 120 bien tendu, les aérations de mentonnière ouvertes, le déflecteur de nez en place et le réflexe du premier cran à chaque arrêt : avec ce quatuor, la buée devient un mauvais souvenir, même par un matin de novembre à 5 °C. Si votre casque n’accepte pas de lentille et que l’écran s’embue à chaque feu, c’est peut-être aussi le signe qu’il est temps de le remplacer : notre article sur la durée de vie d’un casque moto aide à trancher.
La buée ne voyage jamais seule. Elle arrive avec le froid et la pluie, et une visière claire ne sert à rien si les mains sont gelées ou le blouson trempé. Pour compléter l’équipement d’hiver, jetez un œil à notre comparatif des gants moto hiver, au guide des poignées chauffantes et à celui de la combinaison de pluie.
Sources : Pinlock (pinlock.com), Shark Helmets, règlement ONU n°22.
À propos de Camille Bernard
Passionnée de deux-roues et de mécanique, Camille a découvert l'univers moto sur circuit avant de se tourner vers le journalisme spécialisé. Elle suit particulièrement l'actualité des constructeurs, les nouveautés équipement et les évolutions réglementaires. Son approche se veut accessible, précise et orientée vers les besoins des motards du quotidien.
« Rouler mieux, c'est aussi mieux s'informer. »