Chaque début novembre, le monde de la moto regarde vers Rho, en banlieue nord-ouest de Milan. Les constructeurs y dévoilent leurs millésimes à venir, les journalistes enchaînent les conférences de presse au pas de course et des centaines de milliers de passionnés font la queue pour s’asseoir sur une moto qui ne sera livrée qu’au printemps. Du 3 au 8 novembre 2026, l’EICMA ouvrira sa 83e édition. Derrière ce nom un peu sec, Esposizione Internazionale Ciclo Motociclo e Accessori, se cache une histoire de plus d’un siècle, faite de déménagements, de crises et de quelques renaissances.
1914 : un salon du cycle dans une salle de spectacle
Milan n’a pas attendu la moto pour exposer des machines. Du 5 au 27 mai 1901, la ville accueillait déjà une Exposition internationale de l’automobile et du cycle, étalée sur 6 875 m². Mais l’acte de naissance officiel de l’EICMA date du 3 mai 1914. Ce jour-là s’ouvre le premier « Salone del ciclo e motociclo », installé au Kursaal Diana. Le nom dit tout de l’époque : le vélo passe en premier, la moto n’est encore qu’une affaire de pionniers.
Le calendrier ne laisse pas au salon le temps de s’installer. La Première Guerre mondiale éclate trois mois plus tard, et la deuxième édition n’a lieu qu’en 1920, au Veloce Club Milano, rue du Conservatoire. Ce départ chaotique fixe une constante : l’EICMA n’a été interrompu que par les guerres, puis par la pandémie.
L’entre-deux-guerres : le salon change de taille
À partir de 1925, l’exposition s’installe au Palazzo della Permanente, où elle restera jusqu’en janvier 1939. Les années 1920 et 1930 voient l’industrie italienne se structurer, et le salon grossit au même rythme. En janvier 1939, la 20e édition doit même être scindée en deux sessions, faute de place pour accueillir tous les exposants.
La 21e édition, à la fin de cette même année, est organisée dans l’urgence. Les grands salons européens viennent d’être annulés à l’approche de la Seconde Guerre mondiale, et Milan saisit l’occasion. Elle se tient au Palazzo dell’Arte, qui reste la maison du salon pour les éditions suivantes, jusqu’en janvier 1952.
1952 : l’installation à la Fiera di Milano
L’après-guerre change tout. L’Italie a besoin de mobilité bon marché, et les fabricants de deux-roues se multiplient : scooters, motos légères, cyclomoteurs. En janvier 1952, la 29e édition se retrouve trop à l’étroit pour ce marché en pleine explosion. Dès décembre de la même année, la 30e édition déménage au Palazzo della Meccanica, dans l’enceinte de la Fiera di Milano. Le salon a enfin trouvé un foyer à sa mesure, et il ne quittera plus le giron de la foire milanaise.
La traversée du désert des années 1960
L’euphorie dure peu. À la fin des années 1950, la Fiat 600 puis la Fiat 500 mettent la voiture à portée des ménages italiens. Les familles qui roulaient à deux sur un scooter passent à quatre roues, et l’industrie moto encaisse le choc de plein fouet. Conséquence directe pour le salon : à partir de 1957, il devient biennal, et le restera jusqu’en 1998.
L’absence de salon moto en 1958 provoque des protestations dans le milieu. En réponse, une édition unique baptisée « Saloncino Motociclistico di Primavera » est organisée en avril 1960 au Palazzo dello Sport. L’anecdote montre bien l’attachement des Milanais à leur rendez-vous, même au creux de la vague.
De la séparation vélo-moto à Rho
Les décennies suivantes sont celles des réglages de format. En 1995, la 54e édition teste une séparation entre une session vélo et une session moto, sans lendemain immédiat. À partir de 1998, les deux secteurs alternent d’une année sur l’autre.
Le vrai tournant arrive en 2005. La Fiera Milano quitte le centre-ville pour le gigantesque complexe de Rho-Pero, et l’EICMA suit le mouvement. Le salon redevient annuel pour les deux secteurs, toujours en sessions séparées. En 2010, la 68e édition fusionne vélo et moto dans un seul et même événement, la formule que l’on connaît aujourd’hui. Les chiffres de fréquentation donnent la mesure de la croissance :
| Édition | Visiteurs | Exposants | Pays représentés |
|---|---|---|---|
| 2009 | environ 450 000 | 1 341 | 31 |
| 2012 | 510 560 | 1 053 | 35 |
| 2013 | 551 404 | 1 408 | 38 |
| 2014 | 628 600 | 1 053 | 34 |
| 2025 | plus de 600 000 | plus de 730 | 50 |
2020 : l’édition qui n’a pas eu lieu
Fin juin 2020, quelques semaines après l’annulation d’Intermot à Cologne, EICMA SpA, la société contrôlée par l’association professionnelle Confindustria ANCMA, annonce que la 78e édition prévue du 3 au 8 novembre est reportée à l’année suivante. Son directeur général, Paolo Magri, explique alors que la décision a été prise avec et pour la filière, sans vouloir parier sur la santé des visiteurs et des exposants.
L’édition 2021 rouvre les portes de Rho du 9 au 14 novembre. Elle obtient, comme celle de 2019, la certification ISO 20121 pour la gestion durable d’un événement. L’organisateur présente depuis le salon comme l’un des moteurs de la relance de la filière après la pandémie.
La « moto la plus belle du salon », un baromètre du goût
Parmi les traditions récentes de l’EICMA, le concours « Vota e vinci la moto più bella del Salone » occupe une place à part. Organisé depuis 2005 par le magazine italien Motociclismo, en collaboration avec le salon, il fait voter le public pour sa machine préférée. Les constructeurs italiens y règnent presque sans partage.
| Année | Lauréate | Particularité |
|---|---|---|
| 2021 | MV Agusta Superveloce Ago | 47,2 % des voix, sixième victoire pour MV Agusta |
| 2022 | Ducati Diavel V4 | onzième victoire pour Ducati |
| 2023 | Ducati Hypermotard 698 Mono RVE | plus de 35 % des voix |
Le palmarès de Ducati n’étonnera pas ceux qui connaissent l’histoire de la marque de Borgo Panigale, dont le design reste un argument de vente à part entière.
2024 : 110 ans et un logo anniversaire
En 2024, l’EICMA fête ses 110 ans. Le salon confie au publicitaire Lorenzo Marini, cofondateur de l’agence milanaise Yes Marini, la création d’un logo spécial, jaune et noir, accompagné du slogan « L’art des deux-roues, depuis 110 ans ». Le jaune évoque la lumière et l’énergie, le noir la piste et la roue. Pour Pietro Meda, président d’EICMA SpA, un tel anniversaire méritait d’être célébré « en grand ».
L’édition 2025 confirme cette dimension : plus de 600 000 visiteurs en six jours, plus de 730 exposants venus de 50 pays et plus de 2 000 marques sur plus de 300 000 m². Plus de 43 000 professionnels de 167 pays ont arpenté les allées pendant les journées réservées au secteur, et plus de 8 200 journalistes, photographes et créateurs de contenu ont couvert l’événement. Le Repaire des Motards note toutefois que le « record » annoncé par l’organisateur reste proche des chiffres de 2024, et que le nombre d’exposants recule par rapport aux 770 de l’année précédente.
Comment fonctionne le salon aujourd’hui
Le format s’est stabilisé sur six jours. Les deux premiers sont réservés à la presse et aux professionnels : c’est là que tombent les conférences des constructeurs et les présentations mondiales. Les quatre suivants sont ouverts au public. À l’extérieur des halls, l’espace MotoLive, qui a fêté ses 20 ans en 2025, accueille démonstrations, cascades et courses.
| Édition 2026 | Dates | Public |
|---|---|---|
| Journées presse et professionnels | 3 et 4 novembre | accrédités uniquement |
| Journées public | 5 au 8 novembre | billetterie ouverte |
| Lieu | Fiera Milano Rho | accès en métro depuis Milan |
Pourquoi l’EICMA compte autant pour les motards
Pour un motard français, l’EICMA reste le meilleur indicateur de ce qui arrivera en concession au printemps suivant. Une bonne partie des nouveautés 2027 a déjà été annoncée cet automne, de la Triumph Tiger 1200 2027 au Kawasaki KLE650, en passant par la Moto Guzzi The Trip. Milan sera l’occasion de les voir en vrai, à côté de celles que les marques gardent encore sous la bâche.
Le salon a aussi un poids symbolique. Avec des exposants venus de 50 pays en 2025, il est devenu le lieu où une marque montre qu’elle existe, qu’elle soit centenaire ou née il y a dix ans. Pour un constructeur, ne pas y être, c’est presque un message en soi.
Cent douze ans après le Kursaal Diana, le principe n’a pas changé : réunir sous un même toit ceux qui fabriquent des deux-roues et ceux qui en rêvent. Les machines, elles, ont simplement gagné quelques cylindres.
Sources : EICMA, Fondazione Fiera Milano, Motociclismo, Ducati, Le Repaire des Motards, Visordown.
À propos de Camille Bernard
Passionnée de deux-roues et de mécanique, Camille a découvert l'univers moto sur circuit avant de se tourner vers le journalisme spécialisé. Elle suit particulièrement l'actualité des constructeurs, les nouveautés équipement et les évolutions réglementaires. Son approche se veut accessible, précise et orientée vers les besoins des motards du quotidien.
« Rouler mieux, c'est aussi mieux s'informer. »