Il existe peu de marques capables de faire vibrer un passionné rien qu’en prononçant leur nom. Ducati en fait partie. Pourtant, rien ne prédestinait cette entreprise de Bologne à devenir la référence mondiale de la sportive à twin, elle qui n’a même pas commencé dans la moto.
Une entreprise née dans la radio
En 1926, les frères Adriano, Marcello et Bruno Ducati fondent avec leur père Antonio la Società Scientifica Radio Brevetti Ducati, à Borgo Panigale, quartier de Bologne qui donnera plus tard son nom à la gamme Panigale. L’activité initiale n’a rien de motocycliste : l’entreprise fabrique des composants radio et de l’électronique, un secteur en plein essor dans l’Italie des années 1920.
La Seconde Guerre mondiale change la trajectoire de l’entreprise. L’usine, réquisitionnée puis bombardée en 1944, est en grande partie détruite. Reconstruire à l’identique n’est plus possible : Ducati doit se réinventer.
Le Cucciolo, ou la naissance accidentelle d’un constructeur moto
C’est dans l’Italie exsangue de l’après-guerre que naît le tournant. En 1946, la société SIATA développe un petit moteur auxiliaire de 48 cm³, baptisé Cucciolo (« petit chiot » en italien), destiné à motoriser les bicyclettes. Ducati, qui dispose encore de capacités de production, se lance dans sa fabrication en série. Le succès est immédiat : dans un pays où l’essence est rare et le pouvoir d’achat limité, ce petit moteur économique répond exactement à la demande populaire.
Ducati Meccanica voit officiellement le jour en 1950, filiale dédiée à la production de motos, distincte de l’activité électronique historique du groupe. La marque commence alors à développer ses propres modèles complets, et non plus seulement des moteurs auxiliaires.
Fabio Taglioni et la révolution desmodromique
Le véritable virage technique intervient en 1954, avec l’arrivée d’un jeune ingénieur : Fabio Taglioni. Deux ans plus tard, en 1956, il présente la Ducati 125 Marianna, équipée d’une distribution desmodromique, un système où les soupapes sont non seulement ouvertes mais aussi refermées mécaniquement, sans ressort classique.
L’intérêt est double : autoriser des régimes moteur plus élevés sans risque d’affolement des soupapes, et gagner en fiabilité à haut régime. Ce principe, resté taboue pour la plupart des constructeurs en raison de sa complexité, devient la signature technique de Ducati. Il équipe encore aujourd’hui la totalité de la gamme sportive de la marque, du plus modeste des monocylindres jusqu’au V4 de MotoGP.
Imola 1972 : le jour où la légende du V-twin est née
Le 23 avril 1972, sur le circuit d’Imola, se dispute la première édition du Imola 200, une course qui réunit l’élite mondiale du moment. Face aux japonaises quatre-cylindres réputées imbattables, Ducati aligne une 750 Desmo à moteur bicylindre en V à 90 degrés. Paul Smart s’impose devant son coéquipier Bruno Spaggiari, doublé qui installe durablement l’image du V-twin Ducati comme une architecture capable de rivaliser avec des motos plus modernes sur le papier.
Cette victoire structure l’identité de la marque pour les décennies suivantes. Le V-twin, souvent appelé L-twin chez Ducati en raison de l’angle particulier entre les cylindres, devient la signature mécanique de la gamme sportive jusqu’à l’arrivée du V4 dans les années 2010.
Traversée du désert et sauvetage par Cagiva
Les décennies 1970 et 1980 sont plus difficiles. Nationalisée en 1978 sous le contrôle de l’État italien via la holding EFIM, Ducati traverse une période de sous-investissement et de qualité de production inégale. La marque frôle la disparition avant d’être rachetée en 1985 par les frères Castiglioni, propriétaires de Cagiva, qui injectent des capitaux et relancent le développement produit.
Cette décennie voit aussi naître les bases de la domination sportive à venir : en 1988 apparaît la 851, première Ducati à injection électronique et à quatre soupapes par cylindre, qui pose les fondations techniques du Championnat du monde Superbike, disputé pour la première fois cette même année.
La razzia en Superbike
Dès la fin des années 1980 et pendant plus de deux décennies, Ducati impose sa loi en Superbike. Carl Fogarty, quadruple champion du monde sur des Ducati 916 puis 996 dans les années 1990, devient l’un des visages les plus populaires de la discipline. Troy Bayliss prolonge cette domination dans les années 2000, avant que Marco Melandri, Carlos Checa ou plus récemment Alvaro Bautista, sur la Panigale V4 R, ne viennent ajouter de nouveaux titres au palmarès de la marque.
Cette suprématie en catégorie dérivée de série façonne directement les motos de route. Chaque génération de Superbike homologuée, de la 916 à la Panigale V4 actuelle, embarque des solutions techniques directement inspirées de l’expérience course.
L’entrée tardive mais payante en MotoGP
Ducati fait son entrée en MotoGP en 2003, à la création de la catégorie reine à quatre temps, avec la Desmosedici GP3. Le sacre arrive dès 2007, quand Casey Stoner offre à la marque son premier titre pilotes en catégorie reine sur la Desmosedici GP7.
S’ensuit une longue période de disette, où Ducati peine à retrouver ce niveau, avant un retour en force spectaculaire dans les années 2020. Francesco Bagnaia décroche les titres pilotes 2022 et 2023 sur la Desmosedici GP, confirmant la maturité retrouvée du projet MotoGP. Jorge Martín, sur une Ducati engagée par l’équipe satellite Pramac, ajoute un nouveau sacre en 2024, démontrant la profondeur du plateau de pilotes capables de gagner sur la moto italienne.
Le rachat par le groupe Volkswagen
En 2012, Ducati change de propriétaire une nouvelle fois : le groupe Audi, filiale du groupe Volkswagen, rachète la marque à Investindustrial. Cette étape apporte des moyens industriels considérables, sans pour autant diluer l’identité sportive de la marque, toujours pilotée depuis Borgo Panigale et toujours engagée en compétition avec la même intensité.
C’est sous cette ère qu’apparaît en 2011 la première Panigale, qui remplace la lignée 1198/1098 et prend le nom du quartier fondateur de la marque. Elle donne naissance à une famille complète, du modèle de base à la Panigale V4 R homologuée compétition, en passant par les déclinaisons Streetfighter dépourvues de carénage.
Une identité restée intacte
Cent ans après la fondation de la Società Scientifica Radio Brevetti Ducati, la marque bolognaise reste fidèle à un principe simple : faire des motos de route qui portent directement l’héritage de la piste. La distribution desmodromique de Taglioni, l’architecture V-twin popularisée à Imola en 1972, et désormais le V4 issu du MotoGP, racontent la même histoire : celle d’un petit constructeur italien qui n’a jamais cessé de vouloir battre les plus gros, avec les moyens du bord et une bonne dose d’obstination technique.
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À propos de Camille Bernard
Passionnée de deux-roues et de mécanique, Camille a découvert l'univers moto sur circuit avant de se tourner vers le journalisme spécialisé. Elle suit particulièrement l'actualité des constructeurs, les nouveautés équipement et les évolutions réglementaires. Son approche se veut accessible, précise et orientée vers les besoins des motards du quotidien.
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